26.01.2008

Tous théologiens... sauf le Président !

Une petite précision par rapport à la conclusion de la note précédente ("Nicolas théologien").

Ce n'est pas parce que le président ne serait pas prêtre, ou imam, ou que sais-je encore, qu'il n'aurait pas la compétence pour parler de Dieu. Je crois au contraire que tout homme, toute femme, a le droit, et même le devoir, de réfléchir et de se positionner personnellement sur Dieu, sur les religions, sur les systèmes de croyances qui existent dans le monde. Aucune caste de clerc ne peut confisquer à son profit le droit de penser Dieu, ou de dire Dieu. Ce que le théologien Raphaël PICON exprime bien dans le titre d'un petit ouvrage intitulé "tous théologiens".

Nicolas peut être théologien en privé, pas dans ses fonctions politiques. Ça me fait penser à cette boutade qu'on entend parfois chez les protestants : "tout le monde est infaillible, sauf le pape !"

Tout le monde est théologien. Sauf le Président.

19.01.2008

Nicolas théologien !

Qu'il est difficile de parler à tout le monde à la fois ! A Ratisbonne, Benoît XVI a parlé à des théologiens catholiques, et ce sont des musulmans qui l'ont entendu, bien malgré lui. A Riyad, Nicolas Sarkozy a parlé à des Saoudiens. Et notre sensibilité laïque ici s'en émeut.

Entendant cela à la radio... je m'émeus aussi. Est-ce bien le président de la République Française qui a dit : " Dieu transcendant qui est dans la pensée et dans le cœur de chaque homme. Dieu qui n’asservit pas l’homme mais qui le libère" ? Est-ce bien le Nicolas que nous connaissons qui a affirmé " Dieu qui est le rempart contre l’orgueil démesuré et la folie des hommes. Dieu qui par-delà toutes les différences ne cesse de délivrer à tous les hommes un message d’humilité et d’amour, un message de paix et de fraternité, un message de tolérance et de respect..." ??

Je vais chercher le texte complet de l'allocution sur le site officiel de la présidence. Le passage en question figure en première page du discours, introduit par des considérations inter-religieuses : "Sans doute, Musulmans, Juifs et Chrétiens ne croient-ils pas en Dieu de la même façon. Sans doute n’ont-ils pas la même manière de vénérer Dieu, de le prier, de le servir. Mais au fond, qui pourrait contester que c’est bien le même Dieu auquel s’adressent leurs prières ? Que c’est bien le même besoin de croire. Que c’est le même besoin d’espérer qui leur fait tourner leurs regards et leurs mains vers le Ciel pour implorer la miséricorde de Dieu, le Dieu de la Bible, le Dieu des Evangiles et le Dieu du Coran ? Finalement, le Dieu unique des religions du Livre."

On pourrait concéder (naïvement ?) au président l'intention de ne pas de bousculer les Français, mais d'amadouer les Saoudiens pour les entraîner un peu plus vers l'ouverture et la modération religieuse. Ce qui, après tout, serait fort louable (et juteux pour les contrats). Mais sans doute aura-t-il trop lu l'apôtre Paul, qui écrit quelque part : "bien que je sois libre à l'égard de tous, je me suis rendu le serviteur de tous, afin de gagner le plus grand nombre. Avec les Juifs, j'ai été comme Juif, afin de gagner les Juifs... Avec les sans loi, comme sans loi... afin de gagner ceux qui sont sans loi... Je me suis fait tout à tous, afin d'en sauver de toute manière quelques uns." (1 Corinthiens 9,19-22). Jusqu'où faire ainsi le caméléon, pour mieux gober sa mouche ?

Lisons attentivement. En toute rigueur grammaticale, le président ne s'associe pas ici personnellement à la foi en Dieu, il se contente de décrire ce qu'il pense être un socle commun aux trois monothéismes. Il le confirme un peu plus loin : " En tant que chef d’un Etat qui repose sur le principe de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, je n’ai pas à exprimer ma préférence pour une croyance plutôt que pour une autre."

Mais tout de même ! D'une part la détermination avec laquelle il prononce ses phrases laisse suggérer qu'il semble y adhérer... d'autant plus que la conclusion rejoint les idéaux républicains les plus laïques (paix, fraternité, tolérance, respect). D'autre part il n'est pas neutre de dire ce qu'est le contenu du message d'une religion (et même de trois!). Et je dénie absolument au président de la République le droit et la compétence de le faire.

01.01.2008

Ce lien qui ne meurt jamais, de Lytta BASSET

Il faut sans doute lire ce témoignage en plusieurs fois, puis attendre de le reprendre encore. Parce qu'il est infiniment douloureux, et nous renvoie à l'expérience de nos deuils. Parce qu'il pose des questions qui ont besoin de temps pour prendre corps en nous et mûrir. Parce qu'un jour, peut-être, notre vie ravagée par un deuil aura besoin d'y revenir.

LB l'a elle-même écrit en deux temps. D'abord le temps du journal intime, qui s'écrit après le suicide de son fils Samuel, 24 ans. LB en restitue des traces émouvantes, dans lesquelles on sent un urgent besoin de déposer sur le papier une trop grande souffrance, et en même temps le souci de repérer les signes ténus et multiples de ce qui vient, malgré tout, permettre la survie, puis la vie dans ce naufrage de la mort.

Le second temps s'écrit cinq ans plus tard, comme une relecture de ce journal intime. Une réflexion un peu plus distanciée, plus disponible à l'expérience de chacun, appuyée sur des compétences avérées en psychologie, théologie, analyse biblique et méditation spirituelle. LB est professeur de théologie protestante en Suisse, auteur de nombreux ouvrages. (Elle écrirait plutôt : "professeure", "auteure"...)

Ce n'est pas à proprement parler un livre sur le deuil. Mais plutôt sur la façon dont on peut se reconnaître accompagné-e dans un deuil. Accompagné par les signes de ce que LB appelle tantôt la Vie, tantôt la Présence... Dieu bien sûr ; mais dans l'anéantissement des repères, le Dieu connu auparavant est muet, caché, comme inaccessible. La Présence se manifeste à LB dans les coïncidences de ses journées, dans le surgissement de l'inconscient dans ses rêves, dans les gestes et les paroles des autres, dans l'écho intérieur d'une parole biblique... Ce livre est un témoignage extraordinaire de ce que peut être la vie spirituelle, comme écoute d'une voix intérieure, qui nous devance et nous appelle sur le chemin de la vie. Une voix qui n'est pas de nous, mais vient d'ailleurs que nous-mêmes, et que LB relie au témoignage des Ecritures bibliques et à Jésus-Christ.

Mais la pointe et l'intention du livre ne résident pas là. LB veut partager son exploration, son expérience d'un "lien qui ne meurt jamais" avec le disparu. Elle reçoit peu à peu la conviction intérieure que son fils est avec Jésus, qu'il est vivant d'une autre vie, qu'un pardon entre elle et lui est possible, et qu'il l'aide à avancer. Parfois son visage, sa voix s'imposent à elle. Elle évoque un "Réel invisible", qui rejoint en certains points les recherches d'Elisabeth Kübler-Ross ("La mort est un nouveau soleil") et François Brune ("Les morts nous parlent").

Elle navigue ici sur des zones frontières, fort délicates. Il ne s'agit pas de communication avec les morts, au sens d'une technique visant à établir un dialogue. Mais d'un lien, malgré tout, qui est plus qu’un souvenir ; un lien apaisé, qui donne sa place à la conviction que le défunt n'est pas perdu à jamais, ni en attente d'une fin des temps, mais d'ores et déjà vivant auprès du Christ. Et que cette vie différente féconde en quelque sorte la vie de ceux qui restent sur terre... un peu à la manière dont le Christ ressuscité féconde la vie de ses disciples.

Ce qui est impressionnant chez LB, c'est le besoin d'éprouver intérieurement les choses. Cette exigence est sa boussole intérieure. Une grande exigence de vérité intérieure, sans doute décuplée par le séisme d'un deuil terrible, traversé avec des entrailles de mère. Devant l'essentiel, les clivages traditionnels sont dépassés, dit-elle.

Le protestantisme, qui est sa famille théologique, restera à quelque distance de ce témoignage. Il répugne en effet à aborder la zone incertaine du lien avec l'au-delà, et préfère s'en tenir à l'austère coupure que la mort physique instaure. LB se montre d'ailleurs volontiers inspirée par des paroles d'amis catholiques, naturellement plus familiers avec ces questions, ou par une communion spirituelle inattendue avec Marie.

Comment accompagner au mieux le deuil, vers un retour à la vie ? Jusqu’où affirmer la coupure irrémédiable entre ici-bas et au-delà, et jusqu’où vivre un lien qui découle de la foi chrétienne dans la résurrection des morts ? Comment l’autorité intérieure de l’expérience vient-elle s’articuler avec l’autorité doctrinale des Ecritures ? Et comment s’articulent précisément la psychologie et la foi ? D’immenses questions, ouvertes ou r’ouvertes par ce livre. On en a un peu le vertige.

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