26.12.2008

Noël, l'esprit ailleurs

Noël, jour de mal-être intérieur, depuis bien longtemps. Devoir courir dans la ville pour d’incontournables et écoeurantes courses, et rechercher le silence pour recueillir en soi-même quelque chose de très précieux à dire aux autres. Prêter la main (oh, modestement !) aux préparatifs du festin, sentir le chapon qui commence à cuire, alors que dans un quart d’heure ce sera le temps de la Rencontre, au temple, et qu’on risque bien d’y être en retard. Entendre son enfant ahuri demander pourquoi il faudrait bien aller au culte ce matin-là ; on ne peut même pas profiter de ses jouets…

Mes deux plus beaux Noëls ? Que ma famille me pardonne, c’était sans elle. A Ouagadougou, partager une orange près du portail de la maison, avec le veilleur de nuit, près d’un maigre feu. A Paris, un an plus tard : j’étais allé retrouver un SDF à qui j’avais donné rendez-vous dans une gare, pour aller boire un pot. Le gars n’était pas là, mais moi j’y avais cru.

Je cherche chez François d’Assise quelque consolation. Je pense à un jour de Pâques, où il s’était déguisé en pèlerin mendiant pour frapper à la porte de ses frères qui faisaient bombance, et s’asseoir par terre avec une écuelle. Sacré François ! Mais c’était un jour de Pâques. Noël, pour lui, est tout différent. Je le relis, et m’en surprends.

« Il disait : je voudrais qu’en cette fête, les murs eux-mêmes puissent manger de la viande,ou du moins qu’on les frotte de graisse, puisqu’ils ne peuvent manger. Il désirait que les pauvres et les mendiants soient régalés ce jour-là par les riches, et que les bœufs et les ânes reçoivent une ration supplémentaire d’avoine et de foin. Il disait : si je voyais l’empereur, je le supplierais de publier un édit ordonnant à tous ceux qui le peuvent de semer du grain sur les routes, en ce jour de fête, pour le régal des petits oiseaux et surtout de nos sœurs les alouettes ».

Apprends donc à te réjouir. Noël est cosmique.

25.02.2008

Une liberté souveraine

Un petit homme, au charisme puissant. Toujours en mouvement, en déplacement. Une volonté ferme de ne pas s'en tenir aux règles et aux habitudes de la société... C'est François d'Assise.

Il y a chez François une souveraineté extraordinaire. Une sagesse et une liberté pour vivre, penser, se comporter souverainement, sous l'action de l'Esprit de Dieu. Il suffit de lire son Testament, qui a continué d'inspirer les franciscains malgré la méfiance du pape Grégoire IX. En de nombreux passages, il écrit : "je veux, je veux fermement." François ne veut pas projeter sur les autres des fantasmes de toute puissance : il est au contraire celui qui sans cesse rejette les formes de possession et de pouvoir qui aliènent les hommes. Mais il veut manifester son attachement à l'essentiel qui l'a mis en route, et qui vibre au fond de lui. Etre fidèle à ce qu'il entend de la volonté du "Très Haut".

Ainsi écrit-il : "nous étions simples et soumis à tous. Pour moi, je travaillais de mes mains, et je veux travailler ; tous les frères, je veux fermement qu'ils travaillent à un métier honnête." (Testament, § 19).

Ainsi a-t-il refusé d'avoir pour règles celles de St Benoît, de St Augustin, de St Bernard. Ces règles ressemblaient trop à la transposition de pouvoirs humains de la société séculière à la communauté religieuse. Elles ne faisaient pas assez de place à l'appel singulier de chacun dans la communauté. François a voulu avoir pour unique règle de "vivre selon le saint Evangile".

Ainsi, quelques jours avant sa mort, alité dans la ville d'Assise et en proie à de grandes souffrances, fait-il chanter les louanges de Dieu par quelques frères. Alerté par certains, le responsable de l'Ordre, frère Elie, s'inquiète : est-il convenable de montrer une telle joie si près de la mort ? Ne vaudrait-il pas mieux penser à cette mort et s'y préparer dans la pénitence ? Et François lui répond : "laisse-moi, frère, me réjouir dans le Seigneur et chanter ses louanges au milieu de mes souffrances... par la miséricorde du Seigneur, je peux bien me réjouir dans le Très Haut lui-même."

26.12.2007

Pouvoir dire la paix

Une histoire chinoise raconte qu'un roi voulait décorer son palais. Il appelle un artiste très célèbre, et lui commande un paravent, sur lequel serait peint un coq. Le marché est conclus. Le peintre se retire chez lui et commence son travail. Au bout d'un an le roi vient, demande à voir l'oeuvre. "Elle n'est pas prête", dit l'artiste. Déçu le roi s'en va. Il revient l'année suivante ; le paravent n'est toujours pas prêt. Le roi s'impatiente, mais accepte encore d'attendre. La troisième année, il se présente chez l'artiste et demande à voir enfin le résultat du travail. Le peintre l'invite dans son atelier : le paravent est toujours vierge ! Alors que le roi sent bouillir en lui la colère, le peintre s'arme de ses pinceaux, et en quelques gestes fait naître sur le paravent un coq magnifique. Saisi d'admiration, et en même temps furieux, le roi questionne : "Pourquoi m'as-tu fait attendre pendant trois ans, alors que ce dessin t'a pris seulement l'espace de quelques minutes ?" -"Ô mon roi, répond le peintre, regarde." Et il lui montre des milliers de feuilles emplies de dessins de coqs. "Cela fait trois ans que j'apprends à peindre ce coq, et maintenant seulement j'ai pu le faire assez beau pour toi."

Je voudrais pouvoir dire la paix de cette façon-là. Qu'elle devienne vivante et présente au moment où je la dis. Non par magie, non par artifice, mais parce qu'elle serait devenue crédible à travers moi. Je sais que c'est l'oeuvre d'une vie, et que souvent même la vie n'y suffit pas. Mais je voudrais au moins avancer un peu dans cette voie, avec Celui qui la rend possible.

Deux maîtres m'inspirent. Du premier, ses compagnons disaient : “ il ouvrait chacun de ses sermons par un souhait de paix avant de transmettre à l'assistance la Parole de Dieu ; il disait : "que le Seigneur vous donne la paix !" Cette paix, il la disait toujours avec conviction, aux hommes et aux femmes, à tous ceux qu'il rencontrait ou croisait sur sa route. Et cela eut souvent pour effet, avec la grâce du Seigneur, d'amener ceux qui, réfractaires à la paix, étaient ennemis de leur propre salut, à embrasser la paix de tout leur coeur, à devenir eux aussi des fils de la paix...” Ainsi François d'Assise vivait cette parole du Christ qui l'avait mis en marche : "quand vous entrerez dans une maison, dites : la paix soit avec vous" (Matthieu 10,12).

Le second maître est un prêtre qui ne se reconnaîtra pas, et dont je ne connais même pas le nom. Seulement, un jour, j'assistais à une messe qu'il présidait. Son salut de paix, au début de l'office, m'a saisi. C'était vrai, je recevais ce qu'il annonçait. Je n'avais pas besoin d'en entendre plus, déjà j'étais nourri. Parole d'ange ? Parole d'homme travaillé par l'Esprit.

Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes qu'il aime.